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Révolutions arabes et Cinéma au festival de Cannes

juin 2, 2011

Le prisme égyptien

 « Surtout, ne vous laissez pas voler votre révolution », conseille le cinéaste algérien Mohamed Lakhdar Hamina – palme d’or en 1975 pour son film Chronique des années de braise –, lors d’une balade sur la plage avec Khaled Abol Naga et Amr Waked, deux fringuants acteurs quadragénaires venus au festival de Cannes représenter la révolution égyptienne du 25 janvier et l’esprit de Tahrir qui a tant émerveillé le monde. La scène, filmée pour une TV française d’information en continu, fait partie des rares et furtives images données à voir au grand public à l’occasion de l’invitation, par le festival, de cinéastes de Tunisie et d’Égypte pour honorer à travers eux des « créateurs et combattants de la Liberté ». Selon les mots de son délégué général, M. Thierry Frémaux, le Festival avait entendu ainsi affirmer « un choix politique et artistique », soulignant « la volonté de saluer le message universel de liberté et de démocratie qu’a donné à l’humanité le soulèvement égyptien ».

Khaled Abol Naga, figure la nouvelle génération de cinéastes arabes "global voice"

Une nouvelle génération de cinéastes arabes connectés au monde global

Khaled Abol Naga et Amr Waked, on les retrouvera aussi ensemble sur un plateau de Canal Plus. Tous deux ont participé aux rassemblements monstres place Tahrir, initiés le 25 janvier 2011. Pour dire « Assez du régime Moubarak. Assez de corruption. Assez des brutalités policières. Assez de la pauvreté et de l’injuste répartition des richesses. Assez des mensonges et des rumeurs lancés par les médias d’État pour diviser les Égyptiens» (voir ici)

Mais si toutes ces revendications figurent toujours en bonne place sur son blog, Khaled Abol Naga arbore à Cannes un large sourire qui n’a déjà plus grand chose à voir avec celui du propagandiste révolutionnaire. Et il ne s’en cache pas : son opération séduction vise à la promotion de Pacha Pictures, une toute récente structure de distribution de films moyen-orientaux d’une nouvelle génération de cinéastes. Parmi ces derniers films, Microphone, long métrage d’Ahmed Abdallah sur l’émergence d’une scène culturelle « indé » à Alexandrie, dans lequel Abol Naga joue le rôle principal : celui du retour de l’enfant prodige qui, parti se former à l’étranger, redécouvre une jeunesse débordant de créativité mais en butte aux conformismes et à l’immobilisme des commis d’État. Depuis, le 25 janvier est passé par là, et que n’a-t-on pas dit sur la nouvelle « génération Facebook », jeune, moderne et connectée au monde global.

Désormais, les « jeunes entrepreneurs » entendent tenter leur chance. Quitte à lisser leur image. Ainsi, Abol Naga prône-t-il peu ou prou la « réconciliation », en porte-à-faux avec Amr Waked qui lui, veut régler leur compte aux cinéastes qui ont collaboré avec le régime Moubarak.

La "liste des chiens" contre la révolution du 25 janvier.

 La « Liste des chiens »

Cet autre acteur en vue, qui a joué le rôle d’un chef terroriste dans Syriana de Stephen Gaghan (2004), a quelque peu défrayé la chronique cannoise en refusant la montée des marches, le 18 mai, lors de la présentation de Dix-huit Jours, un assemblage de petits films de fiction réalisés dans l’urgence et sans grands moyens par dix cinéastes différents de renom (dont Chérif Arafa, Marwan Hamed, Yousri Nasrallah, etc.). Comme son nom l’indique, cette compilation revient sur les dix-huit jours d’effervescence révolutionnaire qui ont abouti à la chute de Moubarak, le 11 février, sous la forme de petites histoires issues de l’imagination particulière de chaque auteur, avec parfois des zestes de romance, telle cette relation impossible entre un garçon qui tombe amoureux d’une fille en pleine révolution malgré leur divergence de vues (al Chabaka, la Fenêtre, d’Ahmed Abdallah). Des histoires d’amour subjectives pendant la révolution, quoi de plus noble ? On a connu ça au Caire, à Paris, ou encore sur la Puerta del Sol à Madrid, et c’est poignant. Ce n’est pas cela qu’Amr Waked conteste, mais la présence à Cannes de Shérif Arafa et de Marwan Hamed, accusés d’avoir collaboré avec le régime Moubarak, notamment en réalisant en 2005 des clips de propagande pour le parti PND -aujourd’hui dissous-, ou encore de l’actrice Yousra, quant à elle accusée d’avoir dénigré à la télévision le peuple de Tahrir. Prise à partie par des manifestants anti-Moubarak à Londres, son nom figure sur une « liste noire », aussi appelée la « liste des chiens », dressée en février dernier. De fait, Amr Waked a relayé un sentiment partagé par de nombreux Égyptiens qui voient toujours d’un mauvais œil les ralliements tardifs des vedettes du show-business à la Révolution, à l’instar de la pop-star Tamer Hosny chassé de la place Tahrir pour avoir lancé un appel pro-Moubarak à la télévision. Son repentir et les larmes versées en public pour implorer pardon n’ont pas convaincu.

La Révolution instrumentalisée comme argument publicitaire par les arrivistes mais aussi par de grandes entreprises et les médias dominants a aussi quelque chose d’insupportable.

A la veille de l’ouverture du festival de Cannes, une pétition émanant de certains milieux de la culture en Égypte a ainsi circulé sur le net pour récuser une opération de réhabilitation (« reputation cleaner ») des « collabos » du régime Moubarak.

Amr Waked insiste : il y a eu des appels dans les médias à « brûler » les manifestants, faisant notamment allusion aux déclarations à la TV de l’actrice Samah Anwar. Pour ces gens-là, il n’y a pas de pardon possible ! Et la mobilisation continue en Égypte pour libérer médias et institutions culturelles de toutes ces personnalités qui ont fait partie d’un système de connivences légitimant l’ancien régime. Il est question de « tathir », d’épuration, de purge. Dès lors, la grande lessive risque-t-elle de se transformer en chasse aux sorcières ?

Au nom de la Révolution, business as usual ?

Certains le craignent, accusant à leur tour les « révolutionnaires » d’opportunisme. Amr Waked est ainsi soupçonné d’avoir fomenté un coup d’éclat auto-promotionnel pour son propre film, R for Revolution, réalisé par Ibrahim El Batout, et de s’être mis en avant pour mieux négocier des projets personnels avec entre autres Mahamat -Saleh Haroun, réalisateur tchadien membre du jury de Cannes. Projet que ne nie d’ailleurs pas le principal concerné, arguant de l’intérêt de collaborations inter-africaines qui témoigneraient du retour de la nouvelle Égypte comme acteur majeur sur le continent. Alors, au nom de la Révolution, business as usual ?

Yousri Nasrallah, présenté comme le disciple du célèbre Youssef Chahine, a quant à lui contesté le bien-fondé même de la pétition, qu’il qualifie d’absurde. Il a pris la défense de Shérif Arafa et de Marwan Hamed, qui a adopté à l ‘écran le best-seller L’immeuble Yacoubian d’Alaa al-Aswani, étonnant par l’audace de sa dénonciation de la corruption à tous les étages de la société égyptienne sous l’ère Moubarak. Tous deux étaient là place Tahrir dès le début, garantit-il, et ils sont même à l’origine du projet de Dix-huit jours. Il défend également l’actrice Youssra, à qui il a confié un rôle dans son dernier court-métrage Interieur/Exterieur, et défie quiconque de prouver ses compromissions avec l’ancien régime. Une attitude d’autant plus étonnante qu’il figure par ailleurs parmi les centaines de signataires de la lettre ouverte « Non, l’ambassadeur de Moubarak à Paris ne peut pas représenter la révolution égyptienne au festival de Cannes », et qui reprochait au dit ambassadeur sa défense jusqu’au bout de l’ancien régime dans les médias français.

Une initiative concluante, puisque l’ambassadeur persona non grata s’est décommandé.

De retour de Cannes, le réalisateur a, lors d’un débat tenu le 23 mai 2011 dans le cadre des « lundis du Comité » de solidarité avec la lutte du peuple égyptien, explicité son avis, très critique vis-à-vis de ceux qui tendraient à s’ériger en censeurs ou en procureurs au nom d’une « autorité révolutionnaire » auto-proclamée. Il a ainsi déploré la « montée des conservatismes » depuis la Révolution, pointant des « révolutionnaires » encore marqués par les rapports troubles entre artistes et autorités, datant de l’époque nassérienne. Et il fait remarquer que tous les artistes ont, à un moment ou à un autre, composé avec les autorités. Puis il se pose en défenseur de la liberté d’expression face au pouvoir, quel qu’il soit. « L’enjeu essentiel, dit-il, c’est la démocratie. »

Le cinéaste Yousri Nasrallah aux "lundis du Comité", 23 mai 2011, Paris. - Photo Soumia Chouaf

Vers une nécessaire synergie entre cinéastes et cyber-activistes, au risque du « mélange des genres » ?

Cette mise à distance avec la scène politique et ses présupposés propagandistes laisse cependant une impression bizarre, d’autant qu’elle s’accompagne d’une sorte de repli sur le pré carré élitiste des professionnels du cinéma, au détriment de la nouvelle donne effectivement révolutionnaire du soulèvement égyptien : la libération de la parole soudaine et inattendue de tout un chacun, après des décennies de mutisme. Pourquoi avoir abandonné l’idée initiale des cinéastes de mutualiser les images sur internet ? C’est pourtant le foisonnement sur la Toile qui a en partie permis à tant de nouveaux talents de bouleverser le rapport de forces avec la parole instituée, développant une com’ virale, grave mais enthousiasmante. Et qui de l’affaire Imad El Kébir (jeune chauffeur de bus bastonné, humilié et violé au commissariat du quartier populaire de Bab El Dakrour au Caire, en 2006) à celle du cybernaute Khaled Saïd (massacré par des policiers à Alexandrie en 2010), a cristallisé la révolte contre la torture « ordinaire » dans les commissariats et contre l’impunité policière. Lire à ce propos « Du bon usage de la vidéo sous dictature » et retrouvez la page Facebook « Nous sommes tous Khaled Saïd »

Une révolte qu’on sent monter dans le film Le Chaos, de Khaled Youssef, sur un projet inachevé de Youssef Chahine décédé entretemps. Mais le cinéma, souvent considéré comme une « avant-garde » du réveil des consciences, semble dans le contexte égyptien actuel quelque peu déphasé. Son a-temporalité, ou plutôt le temps long de sa production, se heurte à l’accélération de l’Histoire, au temps médiatique instantané et aux mutations technologiques qui empiètent sur ses plates-bandes.

Disons-le, et tant pis pour le cinéma avec un grand C : ce n’est plus lui qui, dans le chamboulement actuel, fait rêver, mais plutôt la multitude de petites mains plus ou moins anonymes qui postent leurs images sur les « réseaux sociaux » avec une incroyable dextérité. De qualité inégale ? Certes. Et alors, est-ce une raison pour les snober comme un mode d’expression mineur, sans intérêt artistique ou politique ? Si la critique libre est la bienvenue, en quel nom juge-t-on ainsi ? Au nom d’une élite arrogante qui s’arroge le pouvoir de régner sans partage sur la profession cinématographique ? Et qui, sans craindre le paradoxe, se place déjà dans les starting-blocks pour négocier avec les autorités les conditions de son « indépendance » dans le cadre d’un CNC à remodeler…

Cinéastes et cyberactivistes ne peuvent continuer à s’ignorer réciproquement comme cela. Sans céder à la facilité du « mélange des genres », les voies de synergies dynamiques restent à imaginer. Fort heureusement, des projets en ce sens se profilent, comme celui de constituer une banque des images tournées pendant la Révolution, qui restent à archiver. Vaste programme…

Quoi qu’il en soit, pendant que les « grands » cinéastes se repositionnent sur le marché du 7ème Art, les partisans de la révolution -inachevée- s’emparent de l’image comme d’une arme, sans trop se soucier du qu’en dira-t-on dans le landerneau de l’élite cinématographique. Parions cependant que des cinéastes s’engageront eux aussi dans le changement radical actuel. A l’instar d’Aida El Kashef, cinéaste et média-activiste indépendante brièvement arrêtée pour avoir distribué des tracts appelant à manifester pour la « deuxième journée de la colère » du vendredi 27 mai 2011.

Parmi les initiatives qui pointent, on peut aussi relever la fondation de l’Union des cinéastes indépendants autour d’Iheb et Ahmed Sobhi (réalisateurs), Hani Abdallah (producteur), et Shérif Chimi (photographe). Un groupe qui annonce un premier projet de long métrage, « Ghayr Charii’ (Illégal) », l’histoire d’une révolte en mer contre un passeur de migrants clandestins. A suivre donc…

Mogniss H. Abdallah,
Le 2 juin 2011

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