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Caméra subjective – « Métaphore à 3 sous »

avril 30, 2011
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« Caméra subjective » est la chronique de Nadia Kamel, cinéaste égyptienne.  A travers ses billets, mais aussi ses images, nous allons la suivre dans le tourbillon d’une révolution en train de se faire, au hasard de ses rencontres et de ses réflexions. « Caméra subjective » propose un point de vue personnel et embarqué entre récit et pratique filmée de la  révolution égyptienne…

« Dignité liberté justice sociale », voilà le mot d’ordre de la révolution égyptienne.
(Karama, horeya, adala ijtima3eya)

On a le sentiment profond d’avoir conquis notre dignité…
et que maintenant on travaille à la conquête de la liberté et de la justice sociale.
La liberté… ce sentiment qu’on pourrait, et que donc qu’on devrait.

Hier Amr Shalakany professeur de droit à l’université américaine et un activiste des droits de l’homme a été arrêté. Par qui ? Par l’armée. Il fait face à une sentence parait-il de 12 ans en taule devant un tribunal militaire. Une fois devant un tribunal militaire, tout le monde le sait, y a pas grande chance d’intervention par les organisations des droits de l’homme ni par un processus légal « juste ». Le seul espoir c’est de le sortir des mains des militaires avant de passer devant leur tribunal. On raconte qu’il a essayé de pénétrer avec sa voiture dans un endroit interdit par l’armée et qu’il a insulté l’armée égyptienne.

Ça c’est mon petit récit concernant la liberté politique. Même s’il n’est pas présenté devant le tribunal militaire, et que ce n’est qu’une arrestation menaçante… une menace par mois entre les activistes est suffisante pour que le message soit bien compris: vous n’êtes pas libres, tout dépend de la bonne générosité de l’armée.

Toujours hier, je devais faire mesurer un morceau de terre en campagne dans la région de Fayoum qui appartient à ma famille pour le vendre. Les voisins sont sortis avec des machettes pour revendiquer une commission. Leur logique « ils n’ont pas l’argent pour acheter, mais ils auraient voulu acheter, donc je devrais leur donner un « bout » pour qu’ils rangent leur machette ». Le jeune fils qui joue avec la machette, est une caricature des voyous que je vois tous les jours sur les journaux en train de terroriser la population.

Le jeune aux yeux morts et machette luisante, criait « télévionnement » (équivalent moderne de théâtralement) « nous avons déjà tué et nous pouvons tuer encore, on s’en fout ». On va probablement essayer encore une dernière fois (parce qu’il y a déjà eu plusieurs tentatives) de leur vendre le bout qui les intéresse, après il faudra utiliser la police pour nous protéger pendant qu’on mesure le terrain pour l’échanger contre de l’argent (transaction archaïque).

Je suis donc en plein « manque » de sécurité de l’après révolution ? Mais non, la police va être efficace si je la paye on me dit. Rien n’a donc changé… ce spectacle de machette aurait eu lieu avant la révolution, et la police ne serait intervenue qu’en la payant (corruption, oui).

C’est clair que sur le terrain ou j’étais hier, la révolution n’a fait que des changements de style télévision… à peine. Cet épisode est bon pour comprendre les élections imminentes. Révolution ou pas révolution, sur le terrain (physique et figuratif) négligé et détruit de notre pays, les choses se passent dans l’absence de l’Etat et dans la faiblesse du contrat social, c’est-à-dire entre voyous, riches et opportunistes, j’ai du mal à voir comment un individu qui n’appartient à aucune de ces catégories puisse faire de la politique – ou des films-. Je vais vous tenir au courant, parce que j’ai l’intention d’en faire.

« On est des acteurs, pas des spectateurs »
Maintenant chapitre justice sociale: dans quelques heures je vais assister à une fête des paysans, qu’ils tenaient tous les ans mais sous le règne de la peur et donc c’est la première fois que cette fête a lieu dans la liberté de l’après révolution. On s’attend à des nombres plus importants et ils vont annoncer la fondation d’une union indépendante des paysans… pour défendre leurs droits dévorés par des décennies de corruption et d’oppression sauvages.

Voila dans cette direction là, la liberté politique pour une meilleure justice sociale a l’air d’être plus palpable. C’est probablement la réponse à ma question du paragraphe précédent: ce n’est qu’en masse que les individus sans ambition politique carriériste personnelle, ni argent, ni machette, donc des individus comme moi, peuvent faire et influencer la politique du pays.
Demain c’est le premier Mai après la révolution, j’espère que Tahrir va faire les nouvelles avec des millions d’ouvriers et de travailleurs. J’espère, aujourd’hui et demain vont résister aux effets d’hier…

Donc tout ça se passe en même temps… et tout ça a son influence en même temps.
En réponse à la question que les médias répètent à tue-tête: Mais pourquoi encore des manifs, faut avoir la patience, attendre les résultats. (J’ai envie de leur répondre avec une métaphore à 3 sous: « mais on est des acteurs, pas des spectateurs… on ne peut pas attendre les résultats »)

Nadia Kamel
30 avril 2011
4 commentaires leave one →
  1. Monique CHOUKROUN permalink
    avril 30, 2011 1:23

    Merci, Nadia, pour ces réflexions qui correspondent tout à fait au sentiment que nous avons, ici, à Maadi ou à Mounira: rien n’a changé et pourtant quelque chose a changé…La parole est (plus) libre, dans la rue, sur les lieux de travail mais les rumeurs et les mensonges, par omission compris, vont aussi bon train. La civilité dans les rues est toujours ce qu’elle était, les riches (que je connais et approche de près) sont toujours aussi riches et sûrs d’eux, les pauvres sont toujours aussi pauvres et le nombre de vendeurs de mouchoirs en papier nous semble exploser.
    Sur 500 mètres, vous pouvez vous procurer une dizaine de paquets de Flora ou autre marque, égyptienne.
    Nous serons demain à Tahrir, bien entendu ( savez-vous à quelle heure est prévu le défilé?, début d’après-midi? ) et si le hasard, le « rizq », vous mettait sur notre chemin, nous en serions contents.
    Mais il y aura foule, in sha Allah, c’est certain.
    Nous apprécions plus qu’on ne peut le dire, votre métaphore « à trois sous ».
    Bon 1er mai!
    Nous avons diffusé auprès de nos connaissances, la magnifique affiche appelant les travailleurs à faire la fête sur la place Tahrir, demain.
    Vive la Révolution!

  2. fabienne el sayed permalink
    mai 1, 2011 3:08

    Bonjour, je suis loin et donc ne peut savoir si les choses ont changé ou pas encore. Votre article a répondu à nombreuses questions que je me posais.
    Je pense que rien a changé car les nouvelles futures résolutions ne seront appliqué qu’aprés les elections présidentielles. Donc les pauvres resteront pauvres jusque là malhereusement. Mais en attendant ça ne tient qu’à eux pour aller bosser comme ils peuvent au lieu de faire les acteurs dans le vent sur la place tahrir. Je ne sais pas si ça influe en quelque chose toutes ces manifestations, il y en a tellement, que je pense que le gouvernement actuel s’est blazé. Moi, j’ai peur qu’à force de dispersion du peuple dans des manifs. le choix electoral se fasse trés mal. C’est peut-être le but recherché par les partis religieux??? je ne fais que des suppositions. je souhaite que la condition du peuple change vraiment. Et ces histoire de terrains, mon Dieu, oui ça me parle ! votre récit me prouve que ça n’a pas changé. Mais ça, je suis persuadé que ça changera avec le futur gouvernement. <les droits de chacun, de vendre à qui veut , je pense que les mentalités changerontde gré ou de force, car les lois seront appliqué. Bon courage pour aujourd'hui. merci et j'aime beaucoup votre façon d'écrire les choses grave, vous les expliquez comme sur une scene de théatre. Trop fort , vraiment.

  3. Monique CHOUKROUN permalink
    mai 3, 2011 9:24

    Moi qui ne suis pas loin, contrairement à vous, Fabienne El Sayed, et qui me rends souvent place Tahrir, je n’y ai jamais vu de pauvres « faire les acteurs dans le vent ».
    Il faut dire qu’il y a tant de monde…
    J’ai vu par contre ces (je suppose) pauvres gens tenter de gagner quelques sous en vendant des boissons, des sandwiches, des pommes d’amour, des pains torsadés, des graines, des tee-shirts, des chapeaux de toutes formes, des bandeaux aux couleurs de l’Egypte et de la Révolution. Les fameux colliers de jasmin se sont même agrémentés de boutons d’oeillets roses et rouges. Certains se sont procuré trois pots de gouache blanche, rouge et noire et trois pinceaux. Ils tracent, avec le sourire, sur votre main, sur votre joue ou sur votre front, le drapeau national, pour la somme qui vous convient, quelques livres avec lesquelles ils achèteront du pain, du foul…
    Ingénieux, créatifs, ces pauvres.
    Dans un pays où être chômeur est plus courant qu’avoir un vrai contrat de travail, je les admire. Ils « bossent », oui, ils « bossent ».
    Ils ne volent personne, ne gênent personne et sont les bienvenus.
    Ce n’est pas le cas de ces non-chômeurs, hommes d’affaires, qui font leur fortune avec des marchés juteux sur les plaques d’immatriculation, les ceintures de sécurité obligatoires etc. etc. Eux ne « bossent » pas. Ils trafiquent.
    En outre, je ne conçois pas une manifestation comme un risque de dispersion pour le « peuple » mais bien au contraire, comme un moyen pour lui de consolider ses opinions, ne serait-ce qu’en les sentant partagées par un grand nombre.
    La parole est retrouvée.
    Certains, avant hier par exemple, pendant la fête du 1er mai, n’en finissaient plus de raconter ce qu’ils ont vécu pendant toutes ces années de noire dictature. Un formidable besoin de s’exprimer qui ne peut que susciter l’émotion, la mienne en tout cas.
    Si le gouvernement actuel de transition était blasé, comme vous le supposez, Fabienne, il ne tenterait pas d’interdire par la loi, toute manifestation. Il me semble…
    En toute démocratie, Monique

  4. mai 7, 2011 9:10

    Ms Fabienne El Sayed, je pense que tous les acquis de cette revolution sont passe par La Place Tahrir. La revolution n’est pas a Tahrir, les gens quand ils veulent voir leur pression donner des fruit ils la culminent a la place tahrir et le lendemain, voir meme, un jour avant, leur voeux sont exhauces. Sans les rassemblement massifs a tahrir, on du constater apres un moment, les pressions ne se traduisent pas en etapes concretes.
    une fois qu’on sait que tahrir sera plein autour d’une revendication on est sur qu’elle sera acquise.
    je ne sais pas d’ou vient votre condescendance vers les manifs de tahrir, mais elle vient certainement pas de l’experience qu’on a vecu les 4 derniers mois.
    je suppose que quand vous voyez un petite manif a tahrir vous pensez que c’est ridicule, mais quand vous la voyez pleine vous dites: voila quand c’est grand on peut comprendre. mais nous, les citoyens, qui travaillent pour le changement, nous devons toujour essayer.

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