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Elections : boycott ou pas, les Egyptiens à l’étranger réclament le droit de vote et d’éligibilité

novembre 29, 2011

Samedi 26 novembre 2011, ceux et celles qui manifestent à Paris, Lyon ou Marseille, en solidarité avec la phase II de la révolution égyptienne et ses trop nombreux martyrs délibérément ciblés par les forces de répression, n’ont pas vraiment la tête aux élections. Comme une évidence, démocratie et pouvoir militaire leur paraissent désormais incompatibles. Au-delà de l’autoritarisme croissant du Conseil suprême des forces armées (CSFA), symbolisé par sa main-mise brutale sur les affaires du pays et par le recours aux tribunaux militaires pour juger des civils (plus de 12 000 personnes, y compris des militants de renom comme Alaa Abdel Fattah, ont ainsi comparu devant cette justice d’exception), c’est l’ambivalence constante du CSFA qui jette un doute sur le sens du processus électoral lui-même. Et, par voie de conséquence, sur la volonté d’y participer. Il en va ainsi du vote des Égyptiens à l’étranger.

« Ma voix compte ! »

Le droit de vote – et d’éligibilité – a été une de leurs revendications phares lors des mobilisations à l’étranger depuis le déclenchement de la révolution du 25 janvier. Car chacun(e) veut en être, de ce renouveau de la prise de parole publique. Mais alors que ce droit a été accordé in extremis, la tentation est… au boycott. Beaucoup ne se sentent pas d’aller voter au moment même où la liste des victimes continue de s’allonger, et s’alarment d’un possible bain de sang. Les signaux contradictoires émis de la place Tahrir, réoccupée pour exiger un État civil – « madaniya » – au plus vite, n’arrangent rien. Certains y considèrent en effet qu’aller aux urnes – ou voter par e-mail – dans le contexte actuel équivaudrait à relégitimer le pouvoir militaire et à cautionner un Parlement aux pouvoirs flous, incertains, et à délégitimer « le pouvoir de la rue», essence même de la révolution du 25 janvier, une « démocratie réelle » aux antipodes des manœuvres politiciennes en vase clos des partis institutionnalisés. En revanche, d’autres estiment que, malgré tout, les jeux ne sont peut-être faits d’avance et, qu’en tout état de cause, il ne faudrait pas négliger l’espérance populaire, sans doute naïve mais néanmoins tangible, que chaque voix peut compter dans les urnes. Ni passer à côté d’une possibilité de compter ses forces, voire de déjouer les pronostics donnant les Frères musulmans et les revenants de l’ancien régime largement vainqueurs. D’autant que les candidats ayant annoncé leur retrait de la campagne en signe de boycott figurent encore sur les bulletins, car leur nom ou celui de leur liste ou parti n’ont pu être retirés au dernier moment. Parmi eux, on peut citer Asmaa Mahfouz du mouvement du 6 avril, (ex)candidate à Héliopolis (Le Caire)  ou la liste « La Révolution continue », comprenant entre autres la Coalition des jeunes révolutionnaires 25 janvier et le Courant égyptien (dissidents révolutionnaires de la confrérie des Frères musulmans) – dont le jeune leader alexandrin Bahaa El Senoussy, engagé dans la campagne électorale, a été tué par la police le 19 novembre dernier .  On a ainsi vu des occupants de Tahrir prendre le temps d’aller voter, avant de revenir sur la place. La même option a été choisie par des manifestants égyptiens à l’étranger. « Pas question de s’entendre dire plus tard que nous sommes contre la démocratie ! », résume le blogueur militant Waël Khalil.

La campagne des Égyptiens à l’étranger : @EgyAbroad = #right2vote

Jusqu’au dernier instant, les conditions d’accès au droit de vote des Égyptiens à l’étranger ont été confuses – et le demeurent. De quoi céder au découragement. Pourtant, au printemps 2011, tout le monde ou presque y croyait. C’était le temps du référendum sur les amendements constitutionnels. Le 19 mars, un vote symbolique est organisé avec enthousiasme par les jeunes devant l’ambassade à Paris. Sûrs de leur bon droit, ils réclament leur voix au chapitre démocratique – et votent ostensiblement « Non »-avant de tremper leur doigt dans un flacon d’encre indélébile pour prouver qu’ils ont bien voté, sans tricherie! Les semaines suivantes, plusieurs candidats à la présidentielle (du milliardaire libéral Naguib Sawiris à l’ex-président de la Ligue arabe Amr Moussa, en passant par le juge réputé intègre Hicham Bastawissi) participent à de nombreuses rencontres avec les Égyptiens à l’étranger et sollicitent leur soutien. Le gouvernement d’Essam Charaf multiplie les déclarations insistant sur le savoir-faire et sur le poids économique des quelques 8 millions d’expatriés. Et des rumeurs circulent sur la remise en cause de la « galia », l’amicale de la communauté égyptienne sous la coupe des « fellouls », ces représentants du PND, l’ex-parti du pouvoir Moubarak désormais dissous.

S’ensuit une période d’expectative marquée par une languissante impression d’indétermination. Puis c’est la douche froide : un responsable militaire (resté anonyme) s’en prend aux Égyptiens à l’étranger prêts à « vendre leur vote » au plus offrant, et qui d’après lui se désintéressent de l’avenir du pays. Le premier ministre, pour sa part, confie le dossier des expatriés à Mohamed Emara, un ancien dirigeant controversé de la « galia » en France. Un dossier surchargé par la gestion des centaines de milliers de travailleurs immigrés en Libye qui ont fui la guerre, et par les menaces pesant sur les quelques 5 millions d’Égyptiens travaillant dans les pays du Golfe. Ils servent alors de « monnaie d’échange » : soit le gouvernement met le ho-là à ses velléités « révolutionnaires », soit les travailleurs expatriés seront massivement expulsés.

Inquiets, des groupes d’Égyptiens à l’étranger se remobilisent au niveau mondial via les réseaux sociaux (#right2vote; @EgyAbroad), et organisent des journées d’action conjointes devant les ambassades dans plusieurs pays, notamment le 8 octobre. Par ailleurs, avec l’appui du Centre juridique Hicham Moubarak, ils saisissent la justice administrative au Caire. Le 25 octobre, celle-ci se prononce en faveur du droit de vote des Égyptiens à l’étranger, une décision qui doit prendre effet immédiatement (HMLC wins a historic ruling in favor of the Egyptians abroad). Gouvernement et CSFA adopteront en conséquence un décret-loi de dernière minute.

Paris, 19 mars 2011 - lancement de la campagne pour le droit de vote et d'éligibilité des Égyptiens à l'étranger, à l'occasion du référendum sur les amendements constitutionnels. (c) - photos : agence IM'média

Pas de carte d’identité à jour, pas de droit de vote

Pour autant, les conditions du déroulement du vote restent obscures, incertaines. Tout comme celles pour l’inscription sur les listes électorales, qui apprend-on alors que le délai court déjà, doit se faire par internet (www.elections2011.eg) entre le 10 et le 19 novembre, soit quelques jours avant le début effectif du vote pour les législatives prévu en Égypte à partir du 28 novembre. A l’étranger, celui-ci est même avancé de quelques jours, pour se terminer le dimanche 27 novembre. Manque d’information, incidents techniques et tracasseries administratives expliquent le faible nombre de personnes qui réussiront à s’inscrire : moins de 400 000 au total à travers le monde, dont environ 20 000 aux USA ou en GB, et 4 465 en France. Selon Nasser Kamel, l’ambassadeur d’Égypte à Paris déjà en poste du temps de Moubarak, ce faible chiffre s’explique par le fait que beaucoup « se sont trop éloignés de leur pays » (Al-Ahram hebdo)

Poudre aux yeux ? L’ambassadeur sait pertinemment que son estimation de 180 000 Égyptiens résidant en France inclut nombre de sans-papiers, ceux-là même qui ont crié à la discrimination lorsqu’on leur a demandé de fournir certificat de séjour, carte d’étudiant etc. « Pourquoi ? C’est de la discrimination! » répètent, outrés, plusieurs membres de l’association 25 janvier à Paris. « Pour des élections concernant les affaires intérieures égyptiennes, le passeport devrait suffire ! » De fait, une nouvelle carte d’identité égyptienne délivrée avant le 27 septembre 2011a été exigée (celles émises au-delà de cette date, notamment par une commission ad hoc réunie à l’ambassade pour examiner les nouvelles demandes, ne permettront de voter qu’aux élections ultérieures). La carte d’identité en question doit inclure des informations d’ordre privé, comme la religion de son détenteur. Et tant pis pour ceux qui refusent par principe de mentionner leur religion. Leur demande de carte d’identité se verra déboutée. Pas de carte, pas de droit de vote. (Lire le témoignage à Londres de Dalia Malek : What does religion have to do with voting in Egypt?)

Autre chose étrange, si les inscriptions restent faibles dans les pays où une forte mobilisation pour la défense de la révolution a eu lieu (Canada, GB, Italie, USA…), on note en revanche des chiffres autrement plus importants dans les pays du Golfe : 142 700 en Arabie Saoudite, soit près de la moitié des Égyptiens qui y résident, 70 000 au Koweït, 40 000 aux Émirats Arabes Unis et plus de 20 000 au Qatar. Une légende entretenue par Al Jazeera TV prétend que c’est lors du match amical de football Egypte-Brésil, le 14 novembre au Doha Stadium, que des dizaines de milliers de supporters égyptiens ont pris conscience de leur devoir civique ! Comme de bien entendu, c’est dans ces pays que le nombre de votants sera le plus important. Or il est de notoriété publique que patrons ou autorités locales confisquent les papiers des travailleurs immigrés dès leur installation dans ces pays. Un gage pour qu’ils se tiennent tranquilles… et sans doute désormais, pour qu’ils votent comme il faut.

Les premières estimations annoncées des quelques 110 000 votants au total à l’étranger donneraient ainsi en Arabie Saoudite ¾ des suffrages en faveur des Frères musulmans. En Europe, le Bloc égyptien incluant le parti des Égyptiens libres de Naguib Sawiris (alliance libérale et centre-gauche) obtiendrait pour sa part plus de ¾ des suffrages.

Pour la proclamation des résultats définitifs des élections législatives, il faudra encore attendre jusqu’à la date annoncée du 13 janvier 2012. D’ici là, on peut essayer de se remémorer comment ça marche pour voter:

les différentes étapes du processus électoral,

Arabes de tous pays, tous ensemble ou chacun pour soi ?

La participation sera plus conséquente pour les élections présidentielles et les référendums constitutionnels à venir. En effet, lors des législatives, les Égyptiens sont censés voter pour les candidats de leur circonscription d’origine. Or, dans la plupart des cas, ils ne les connaissent guère. Idem pour le programme des partis politiques. Par ailleurs, les Égyptiens à l’étranger, à l’instar de leurs amis tunisiens, auraient souhaité pouvoir voter pour des candidats implantés dans l’immigration, à même de porter dans l’enceinte parlementaire leurs propres préoccupations. Des propositions en ce sens ont été esquissées, notamment par Hafez Abou Saada, animateur de l’organisation égyptienne des droits humains (EOHR), et même par le juge Abdel Moez Ibrahim, président de la haute commission supervisant les élections. Sans suites jusqu’à présent. Par manque de temps et par absence d’appuis suffisants.

A cet égard, l’heure serait plutôt à l’auto-critique parmi les militants démocrates ou révolutionnaires égyptiens en France. Ils estiment ainsi qu’ils ont eu tort de se contenter de revendiquer le droit de vote, tout en s’en remettant aux autorités pour les modalités pratiques. Malheureusement, la tradition de délégation aux spécialistes de la chose publique a la peau dure. Il aurait fallu accompagner l’ensemble du processus, et s’impliquer davantage en exigeant de pouvoir participer au dispositif lui-même. C’est une des leçons de l’expérience tunisienne : des militants politiques et associatifs ont été omniprésents dans les instances de contrôle des élections, et dix élus siègent désormais à l’Assemblée constituante tunisienne pour représenter l’immigration en France. Mais une fois encore, l’activisme de principe montre ses limites dès lors qu’il s’agit de partager les expériences sur le fond: manifester ponctuellement ensemble pour « marquer le coup » ne suffit pas. Tunisiens, Marocains, Égyptiens, mais aussi Algériens ou Yéménites, ont nombre de préoccupations communes. Et pas seulement la question du rapport aux islamistes, devenus un épouvantail qui à tort ou à raison obnubile tant commentateurs et « modernistes » – voyez ces Unes de journaux, tel Direct Matin du 29 novembre, qui titrent sur « L’Hiver islamiste ». Pourtant, face aux échéances électorales, c’est chacun pour soi. Certes, il y a les spécificités nationales, et la volonté de refuser toute ingérence étrangère. Néanmoins, n’aurait-il pas été utile pour les Égyptiens de discuter davantage avec les Marocains, par exemple, du mot d’ordre de boycott des élections législatives anticipées du 25 novembre 2011, lancé par le Mouvement du 20 février ? Où encore du vote par procuration des Marocains résidant à l’étranger, à qui l’on réclame moult documents prouvant leur « marocanité » ? Comme les Égyptiens, des militants marocains ont exprimé leur sentiment de « hogra » (injustice et mépris) face à des mesures qui font d’eux des « citoyens de seconde zone », objets d’une grande suspicion.

L’insupportable suspicion à l’égard des bi-nationaux, «  citoyens de seconde zone »

Une suspicion également insupportable à l’égard des bi-nationaux. Pour les Égyptiens disposant de la double nationalité, la colère monte contre le soupçon de manque de loyauté. Dans un amendement constitutionnel adopté en mars dernier, tous ceux ou celles dont les parents ont disposé de la nationalité d’un autre pays, qui sont nés à l’étranger ou qui sont mariés à des non-Egyptiens, ne peuvent concourir pour la présidence de la république. « Maintenant, je dois me battre pour être considérée comme une citoyenne égyptienne à part entière », s’emporte Nadia El Awadi sur son blog. « Je suis née égyptienne par mon père. Ma mère est américaine, et je suis né aux USA, ce qui me donne automatiquement la nationalité US », ajoute-t-elle. « En 1997, j’ai renoncé à cette nationalité pour protester contre les bombardements US en Irak. Actuellement, je n’ai qu’une seule nationalité : je suis ÉGYPTIENNE », s’exclame-t-elle, furieuse de subir les dommages collatéraux d’une nouvelle disposition de circonstance censée empêcher des candidatures comme celle de Gamal Moubarak, qui disposerait de la nationalité britannique. Être ainsi directement ou indirectement assimilé au fils honni du raïs déchu, quelle insulte !

En France, cette colère rappelle en bien des points le débat sur la double nationalité, et les résultats des élections outre-Méditerrannée pourraient rebondir sur… le droit de vote et d’éligibilité des résidents étrangers. De ce point de vue, la droite nationaliste et « populaire » a sonné la charge, en prévision des discussions le 8 décembre au Sénat d’une proposition de loi des socialistes sur le vote des résidents étrangers aux élections locales. Le 26 novembre sur le plateau d’I-télé, l’inénarrable Eric Zemmour s’alarme du danger de « listes autonomes » que ce nouveau droit ferait courir à la France. « les Tunisiens de France ont voté à 40 % pour la liste islamiste Nahda. Voilà ce que ça nous prépare », prévient-il. Le lendemain, le ministre de l’intérieur Claude Guéant rempile : « Je n’ai pas envie de voir une majorité de maires étrangers en Seine-Saint-Denis »…

Mogniss H. Abdallah,
agence IM’média,
29 novembre 2011

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