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29 juillet 2011 à Tahrir, « le vendredi de la réaction et du sectarisme » vu par Hossam El-Hamalawi

août 6, 2011

L’esprit de Tahrir détourné au nom de « l’identité et de la stabilité »

Le procès de Moubarak père et fils, ainsi que de l’ex-ministre de l’intérieur Habib El-Adly et de ses acolytes, commencé le 3 août 2011 au Caire, réussira-t-il à éclipser le coup de force des salafistes qui ont submergé  la place Tahrir sous le slogan « l’Egypte islamique, voilà notre identité », le 29 juillet 2011? Ou encore à faire oublier l’évacuation par la force armée, le 1er août, des révolutionnaires et des familles des martyrs qui avaient réinvesti la place?  Et la dissolution annoncée de la fédération égyptienne des syndicats officiels, dont la direction avait partie liée avec le régime, va-t-elle donner du baume au coeur des ouvriers en grève de Suez à Assouan en passant par Alexandrie et Helouan ?

Pour Hossam El-Hamalawi, journaliste photographe engagé auprès du mouvement ouvrier et animateur du blog Arabawy, cette dissolution est une « victoire historique ».  Il n’en oublie pas pour autant de mettre en garde contre le double langage actuellement déployé, notamment par la direction des Frères Musulmans et des salafistes. Ces forces islamistes, tout en se réjouissant de voir Moubarak et ses complices en cage derrière les barreaux, se font les propagandistes du retour à la « stabilité », appelant en ce mois de Ramadan les Musulmans à mettre un terme aux protestations, aux sit-in et aux occupations.

Le 1er août, Essam El-Erian, dirigeant de la confrérie des Frères musulmans et secrétaire général du nouveau parti Liberté et Justice, s’en est ainsi pris avec virulence aux révolutionnaires sur Canal El-Nil, déclarant : « les sit-in, ça suffit ! Maintenant, c’est aux syndicats (officiels ? NDLR) d’assurer le dialogue sur les demandes de la révolution ». (voir ici)

Les connivences de ces islamistes-là avec le Conseil supérieur des forces armées sont flagrantes, selon Hossam El-Hamalawi – lui même sermonné il y a quelques semaines par le CSFA pour sa chronique « piggymedia » sur Arabawy (dans laquelle il liste nominalement les sbires de la police ou de l’armée responsables de la répression passée ou présente)

#TahrirIftarتحرير افطار ٥ اغسطس

Désormais, forces anti-émeutes et véhicules blindés empêchent tout nouveau rassemblement place Tahrir, que ce soit pour partager le repas du Ramadan lors de la rupture du jeûne (cf. 1er « gomaat » de Ramadan – 5 août 2011- :  manifestants évacués après l’iftar) ou pour honorer la mémoire de Mohamed Mohsen Ahmed, 23 ans, membre de la Coalition des jeunes révolutionnaires d’Assouan décédé douze jours après ses blessures par jet de pierres lors des affrontements d’Al-Abassiya le 23 juillet dernier.

Dans le texte ci-dessous, traduit en français par les soins des amis d’A l’encontre, Hossam El-Hamalawi revient sur la journée très particulière du vendredi 29 juillet place Tahrir, sur le traquenard d’Al-Abassiya et sur l’accord unitaire rompu par les salafistes, et appelle les jeunes islamistes partie prenante de « l’esprit de Tahrir » à rester solidaires des forces révolutionnaires de transformation sociale et politique en se démarquant des compromissions de dirigeants par trop manœuvriers et intéressés.

La rédaction d’Égypte-Solidarité

 29 juillet 2011 place Tahrir – « Le vendredi de la réaction et du sectarisme »

Ce qui avait à l’origine été annoncé comme un « Vendredi de l’Unité » (le 29 juillet 2011) a été tout sauf cela. On aurait pu l’appeler le vendredi de la désunion, le vendredi du sectarisme et de la réaction, le vendredi du fanatisme religieux.

Durant des semaines, toutes les forces islamistes sans exception avaient dénoncé le sit-in de la place Tahrir en diffusant toutes sortes de vils mensonges à sensation contre les protestataires, largement laïcs, qui occupaient la place. Le Conseil suprême des forces armées (CSFA) également menait une agitation qui avait déjà encouragé les résidents du quartier d’Abbassiya à affronter la marche des manifestants le 23 juillet.

29 juillet - Misr Islamiyya

[Le 23 juillet, une marche de protestation en direction du quartier général des forces armées, qui se trouve dans le quartier d’Abbassiya, a été bloquée par un cordon de militaires. Les manifestants furent pris entre deux feux : d’une part, les militaires qui les empêchaient de progresser et, d’autre part, des hommes de main qui les attaquèrent en lançant depuis les toits des pierres, des cocktails Molotov. Selon le Ministère de la santé, 145 manifestants furent blessés à cette occasion. Le Conseil suprême des forces armées, dans un communiqué, a accusé les quelque 28 forces qui avaient organisé cette marche d’être les premiers coupables des affrontements et d’être manipulées par des forces extérieures.]

Les forces islamistes, dont les dirigeants – également sans exception – sont tous alliés d’une manière ou d’une autre au CSFA dans l’espoir de recevoir leur part du butin lors des élections parlementaires et de la réforme constitutionnelle, ont décidé d’intensifier leurs manœuvres contre les révolutionnaires de la place Tahrir. C’est ainsi qu’il y a environ deux semaines, ils ont annoncé qu’ils allaient appeler à une manifestation de masse sur la place pour « affirmer l’identité islamique de Égypte, pour dénoncer des principes supra-constitutionnels et pour exiger l’application de la charia islamique ». Cette annonce allait de pair avec une campagne d’agitation où il était question de « purger Tahrir des laïcs ».

Ces derniers jours une certaine tension régnait sur la place. Nous ne savions pas à quoi nous devions nous attendre pour ce vendredi 29 juillet. Certains craignaient une « invasion islamiste » de la place, dans le style médiéval, avec des épées et des bâtons. D’autres pensaient que la journée serait paisible.

Certains, comme moi, s’attendaient à ce qu’il y ait des troubles, mais nous espérions au moins pouvoir tenter de bipolariser les manifestants islamistes autour des différentes revendications mises en avant par leurs dirigeants. J’ai suggéré qu’on accueille les islamistes aux entrées [de la place Tahrir] en distribuant des tracts sur les questions des tribunaux militaires [des civils arrêtés passent devant ces instances d’exception], des détenus [le mouvement réclame la libération des personnes emprisonnées lors du mouvement ayant conduit au départ de Moubarak le 11 février et lors des manifestations qui suivirent], de la torture, des réparations pour les familles des martyrs [quelque 850 personnes ont été tuées au cours du processus de renversement du pouvoir dictatorial] et des revendications sociales. Certains appelaient aussi à bloquer les islamistes et à les empêcher d’entrer sur la place, mais cela était irréalisable. En effet, même si on avait pensé que c’était correct du point de vue politique, un tel procédé aurait entraîné un massacre.

L'armée à Tahrir (c) Josiane Bellot

Lorsque le compte à rebours de vendredi a commencé, des pourparlers étaient en cours entre, d’une part, les dirigeants des protestataires, parmi lesquels des représentants de groupes de gauche, progressistes et laïcs, et, d’autre part, des cadres des groupes islamistes, dont le Al-Gamaa Al-Islamiya [courant islamiste fortement réprimé sous l’ancien régime avec plus de 12’000 prisonniers et qui se réorganise comme force politique], le parti du courant salafiste qui a pour nom le parti Nour [Lumière] et surtout les Frères musulmans [qui ont constitué le Parti de la liberté et de la justice]. Finalement un accord a été annoncé le 28 juillet selon lequel les islamistes se sont engagés à ne pas inclure l’application de la charia dans leur liste de revendications et de ne pas agresser ni harceler les manifestants laïcs. En échange, les groupes de gauche et progressistes ont accepté de ne pas lancer le débat sur « D’abord les élections » ou « D’abord la Constitution » [1], et se sont engagés à ne pas scander des slogans contre le CSFA (en fait les progressistes [2] en général s’inclinent tous les jours devant le CSFA, l’accord engageait donc surtout les groupes de gauche). L’accord a ensuite été divulgué publiquement, avec une liste des revendications sur lesquelles s’étaient mis d’accord toutes les parties.

Ce qui s’est passé ensuite à partir de jeudi soir fut un scandale complet. Les islamistes ont rompu leurs engagements. Ils ont commencé à se rassembler jeudi fin d’après-midi pour monter leurs podiums sur la place Tahrir avant d’installer des haut-parleurs qui braillaient des slogans de propagande contre les laïcs et contre la gauche, des appels pour l’application de la charia et des mots d’ordre en faveur du CSFA.

La marionnette salafiste

Pour être précis, quelques jeunes Frères musulmans [une rupture générationnelle et politique s’est opérée au sein des Frères musulmans avec pour résultat l’émergence d’une force de la jeunesse des Frères musulmans, formalisée en juin 2011] ont tenté d’intervenir et de contrôler la situation, mais ils ont échoué. Les principaux à avoir manqué à leur parole furent les salafistes. Pendant des heures interminables, jusqu’au vendredi à 19 heures, des dizaines de milliers d’islamistes ont hurlé des slogans revendiquant la charia, le Coran comme principes organisateurs de la Constitution, intimidant les militants laïcs et les femmes non voilées.

Les groupes de gauche et progressistes ont tenu une conférence de presse dans l’après-midi annonçant qu’ils se retiraient des activités de la journée du 29 et dénonçant les islamistes pour avoir renié l’accord, mais en affirmant qu’ils reprendraient le sit-in. Pour ce qui est des progressistes, ils paniquaient et suppliaient l’armée de protéger l’Etat laïc. L’armée ?! Les progressistes ne font que répéter la même erreur qui a été commise dans les années 1990, lorsque, avec les staliniens, ils ont pris le parti de Moubarak dans sa guerre contre les « islamofascistes ».

Beaucoup de manifestants laïcs, en particulier les femmes, ont décidé de quitter la place, car ils se sentaient très mal à l’aise dans cette situation. D’autres sont restés et ont tenté d’engager un débat avec les manifestants islamistes. Il y a également eu des marches et des protestations où musulmans et chrétiens revendiquaient ensemble un État laïc et l’unité nationale.

Vendredi à 19 heures, la plupart des salafistes et des islamistes avaient quitté la place, comme prévu. Beaucoup des manifestants salafistes venaient non pas du Caire mais des provinces rurales. Des bus les attendaient pour les transporter chez eux depuis les places Abdeen, Talaat Harb et Abdel Moneim Riyad.

Les forces laïques ont alors commencé à réoccuper la place. Des manifestations ont démarré avec des slogans réclamant un Etat laïc, la justice sociale et des réparations pour les familles des martyrs. Alors que les dirigeants des forces islamistes se vautrent dans leur opportunisme et le clientélisme à l’égard du CSFA, je continue à espérer que la jeunesse islamiste, ces jeunes qui ont défié leurs dirigeants et ont participé au soulèvement aux côtés de leurs frères et sœurs de gauche et progressistes, rompront avec leur courant et se joindront à nous.

Hossam El-Hamalawi
texte original en anglais
The Friday of Reaction and Bigotry
,

30 jullet 2011


[1] Le Conseil suprême des forces armées et les principales forces politiques du courant islamiste sont favorables à ce que déroulent d’abord des élections qui en cas de victoire leur assureraient dans l’assemblée élue une présence leur permettant de dicter les contours de la Constitution, cela contre l’option d’ouvrir un large débat sur les principes constitutionnels, antérieurement aux élections. (NDLR.)

[2] Par « progressistes », sans doute faut-il comprendre ici les progressistes « libéraux » (NDLR)
One Comment leave one →
  1. Matthieu permalink
    octobre 22, 2011 7:45

    Bonjour/Salaam

    De toutes façons ce n’est pas une nouveauté que les islamistes sont les alliés de l’impérialisme Occidental, hormis quelques uns qui sont cohérents et sincères dans leurs propos. En Indonésie, c’est sur un mot d’ordre islamiste que Soeharto a renversé le pouvoir du héros du Tiers Mondisme, Sukarno, et qu’il a tué un million de ses compatriotes avec le soutien de la CIA (dont le père d’Obama, Lolo Soetoro, agent de la CIA sur l’île de Java).
    Dans leur lutte pour l’Islam politique, ils font feu de tout bois et se remplissent les poches de pétrodollars Séoudiens : à partir de ce moment là qu’attendre d’eux à part de la soumission à leurs maîtres ?

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